Bien dommage, en effet, que ce débat n?attire pas plus de monde. Je vais donner mon opinion par bribes, parce qu?il y a beaucoup à dire. Pour commencer, bien qu?il n?y ait pas de lien direct avec le sujet, je voudrais réagir à certaines opinions auto-flagellatoires ?soit dit en passant, ceci pourrait constituer un thème (excusez-moi de ne pas vouloir céder aux anglicismes barbares en parlant de « topic ») à part entière sur ce forum.
Le 2002-11-03 00:15, Naga a écrit:
mais je finis par me demander quel est l'intérêt final de détenir en captivité des espèces éteintes dans la nature.
Ce type d?opinion est relativement répandu, et part en général d?un bon sentiment, voire d?idéalisme, mais il est particulièrement dangereux pour tous ceux qui, comme moi, estiment que la sauvegarde de la biodiversité à tout prix est l?un des enjeux majeurs des décennies à venir ?je considère personnellement que c?est L?Enjeu majeur, avec la démographie, mais les deux sont précisément liés, parce que c?est de cette dernière que découlent la plupart de nos emmerdes (si ce n?est toutes).
En ce qui concerne la biodiversité, je considère que sa sauvegarde est au moins aussi importante que celle d?autres patrimoines de l?humanité tels que Versailles, La Joconde, L?Art de la Fugue, etc. Je dirais même qu?elle est beaucoup plus importante, parce que les créations humaines sont reproductibles ?surtout la dernière citée, bien entendu. Pour les millions d?espèces qui contribuent à ce que notre monde ne soit pas une suite morne de champs de triticales polyploïdes puant le lisier de porc et bordés de vaches méthanogènes dégénérées, c?est une autre paire de manches. On essaye à grands frais de reconstituer un vague ersatz de l?aurochs que nos ancêtres ont allègrement massacré, ou encore du zèbre quagga. Vu que ce n?étaient que des variétés d?espèces encore actuelles ?le boeuf domestique et le zèbre de Bürchell-, il est à peu près possible de faire quelque chose de ressemblant. Mais ce sera déjà beaucoup plus difficile avec le mammouth (proche pourtant de l?éléphant indien), quant à recréer des tyrannosaures, ou, plus simplement, des drontes ou des moas récemment disparus, inutile de dire que c?est impossible : retrouver leur génome complet sera au moins aussi difficile que reconstituer le contenu d?une lettre à partir de ses cendres éparpillées.
Donc, la biodiversité n?a pas seulement une utilité industrielle pharmaceutique ?c?est l?argument qui est le plus souvent présenté pour atteindre les esprits étroits qui ne raisonnent qu?en termes de rentabilité et de profit-, elle a surtout une utilité intellectuelle pour nous. Il s?agit donc d?une démarche tout compte fait égoïste, contrairement à l?image parfois perçue d?idéalisme cherchant à restituer aux espèces animales un éden perdu par la faute de l?homme, idéal de toutes façons irréaliste puisque même si l?espèce humaine disparaissait, elle le ferait en laissant plus de dégâts derrière elle que toutes les météorites des temps géologiques passés.
L?égoïsme, donc, de cette démarche suscite tout naturellement chez certaines personnes des réactions telles que : « cet animal n?est pas fait pour vivre en captivité » (sous-entendu, « vous êtes des tortionnaires »). Dans les cas extrêmes, même quand vous expliquez que l?espèce va disparaître en même temps que son milieu naturel, on vous rétorque que ça vaut mieux pour elle plutôt que de survivre dans un monde qui n?est pas fait pour elle... Sic. C?est beau, mais croyez-vous que nos chiens, chats, veaux, vaches, cochons, couvées, et surtout, nos enfants, sont faits pour vivre dans le béton, la pollution et la surpopulation ? Croyez-vous que ceux qui m?ont jeté ce sophisme à la figure s?arrêtent pour autant de pondre et de contribuer à cette dernière ?
Dans le même ordre d?idées, que dire des millions gaspillés pour forcer la malheureuse orque Keïko à retourner vivre parmi ses congénères, alors qu?elle (ou plutôt il, puisque c?est un mâle) ne le veut plus et ne le peut guère? A-t-on expliqué à ces âmes sensibles ?dont le dévouement est parfaitement louable, voire admirable, mais mal employé- que peu d?entre eux voudraient se voir parachutés au Kalahari munis d?un pagne et d?un couteau en os pour vivre parmi les Boschimans (qui ne sont pourtant certainement pas plus malheureux que nous). Bien entendu, le tout filmé en mondovision et suivi de loin par des cars de touristes... Bien sûr, on pourra dire à juste titre que ce type de battage médiatique servira indirectement la préservation de la biodiversité du fait d?une meilleure réceptivité du public, mais je regrette que ce message essentiel reste subliminal, voire inexistant.
Malgré quelques idées reçues de plus selon lesquelles la sauvegarde des espèces doit être réservée aux organismes publics tels que zoos, etc. il est clair que plus grand sera le nombre de particuliers éclairés et motivés, meilleure sera la préservation des espèces, ne serait-ce que pour garantir le maintien d?un niveau minimal de variabilité génétique. En ce qui concerne les cichlidés (enfin, le mot est lâché !), admettons-le tout de suite, nous sommes encore loin d?être assez nombreux et organisés pour espérer une sauvegarde sérieuse des milliers de souches, pour lesquels le plus grand danger vient de l?abâtardissement ou l?hybridation ?pour que ça rentre dans le crâne de certains, je ne vois plus que la trépanation. Mais il n?est pas nécessaire d?espérer pour entreprendre, n?est-ce pas...
Bien entendu, comme pour d?autres groupes animaux ?oiseaux et mammifères, en particulier-, il est nécessaire de ne pas s?éparpiller et d?établir des échelles de priorité. Pour les oiseaux, par exemple, la priorité est le cagou de Nouvelle-Calédonie, seul membre de sa famille, pour les mammifères, le grand panda. Les critères de priorité sont multiples, les premiers à prendre en compte sont l?attrait de l?espèce considérée : couleurs, comportement, etc. Mais les systématiciens comme moi donneront leur préférence aux espèces particulièrement originales sur le plan de l?évolution. S?il faut choisir entre l?une des centaines d?espèces du Victoria et Oxylapia polli, Heterochromis multidens ou tout autre "fossile vivant", mon choix est vite fait, même si celui du Victoria est très beau (sous réserve, bien entendu, que d?autres membres essentiels de la lignée du Victoria soient hors de danger). De même, s?il faut choisir entre un Lamprologus mochissimus très original (tel que Paleolamprologus toae) et Tropheus "moliro" qui, chez certains individus, n?a pas tout à fait la même répartition du rouge que Tropheus "chipimbi" avec un éclairage approprié et sous un angle bien particulier, l?échelle des priorités est vite faite...
Et évidemment, le premier qui parle de préserver la souche turquoise fluo de discus développée par Von Tartempion et améliorée par Saint Gapour selon des méthodes monacales très soignées (ben, voyons!) se retrouve au cyber-pilori. C?est entre parenthèses la même chose que les efforts que déploient certains conservatoires nationaux pour maintenir la vache du Bridou qui ne diffère de sa consoeur trifouillis-lès-ouaillaise que par la longueur de la touffe de poils de sa queue et la durée de salaison nécessaire à la préservation de sa viande, efforts qui seraient bien mieux utilisés pour le très beau douc (un cousin des singes langurs indiens) ou le tragopan de Hastings (un faisan à queue courte).
Donc, à l?ouvrage. Ce forum offre certainement une opportunité de recensement des souches, sous forme d?une rubrique (euh, pardon, je voulais dire un « taupique », bien sûr) à part entière. Ce n?est certainement pas le cadre idéal pour le faire, mais c?est toujours mieux que rien.
Alceste.