Le 2002-11-18 20:17, gogonne a écrit:
il me semblait que ce n'était pas autorisé de donner son propre nom à un poisson que l'on décrit ?
En fait, je crois que Benoît s'est trompé, en parlant du Paracheirodon, il pense probablement au P. axelrodi, mais ce n'est pas Axelrod qui l'a décrit directement. Si tant de poissons portent son nom, c'est parce qu'il s'est fait le mécène d'un certain nombre de jeunes scientifiques. On m'a dit un jour que c'était avec la condition expresse de renvoyer l'ascenseur de cette façon... Nous rejoignons les inélégants Maylandia hajomaylandi mentionnés par Helianthus.
Il y a aussi des petits malins qui contournent la difficulté en dédiant une espèce à un membre de leur famille, comme Johnson avec Labidochromis joanjohnsonae, dédié à sa femme, et qui aurait pu s'appeler joanae tout court. C'est de toutes façons inélégant, une espèce ne devrait pas être dédiée à quelqu'un n'ayant pas un vrai rapport avec l'étude du groupe considéré, tel qu'un naturaliste de terrain, un mécène -sans excès-, un chercheur, un récolteur, etc. Dédier des espèces à sa femme comme on lui offre des fleurs, pour atténuer la force de ses coups de rouleau à pâtisserie, ne me paraît pas dans l'esprit du code de nomenclature zoologique. De même, dédier une espèce à un chercheur uniquement pour lui faire du plat (par exemple, dédier un cichlidé à un spécialiste des poissons-chats mieux placé dans la hiérarchie administrative) n'est pas des plus appropriés.
En matière de cichlidés, on trouve de tout.
Il y a d'abord le champion intergalactique du fayotage (sûrement un fan caché d'Eddy Mitchel et de son "lèche-bottes blues"), Meyer, avec ses splendides greshakei, baenschi, hansbaenchi(!), Maylandia, hajomaylandi, maylandi (un vivipare, pas l'Aulonocara, qui est de Trewavas), et tout un paquet d'Aulonocara dans la même veine (hueseri, steveni, korneliae...).
Dans une catégorie proche, qui est celle du copinage (moins "intéressé"), il y a Konings, avec geertsi, demasoni, saulosi, gertrudae (sa femme), estherae, etc. mais aussi ilesi, trewavasae, en hommage justifié aux aînés.
Dans la catégorie opposée, il y a Stauffer pour le Malawi. Aucune espèce dédiée, aucun copinage, mais un manque cruel d'imagination: Metriaclima (= moyennement penché, en parlant du front), c'est pour le moins abscons pour désigner un groupe aussi célèbre que le groupe zebra. Cyaneus (bleu), flavus (jaune), ater (noir), pour trois pseudos du groupe elongatus du même coin, ce n'est pas terrible non plus; des mbunas bleus, jaunes ou noirs, ce n'est pas ça qui manque dans le lac. Quant aux noms tels que cyneusmarginatus (à liseré bleu), ou xanstomachus (à estomac, ou ventre, jaune), ils sont aussi peu parlants qu'alambiqués.
J'ai l'air de critiquer, bien sûr (loin de moi cette idée, vous n'y pensez pas! la critique est aisée, mais l'art est Minotaure, eût dit Dédale), mais il existe un spécialiste chez les cichlidés qui, à mon avis, fait la meilleure synthèse entre toutes les possibilités offertes au taxinomiste: Kullander. Il alterne:
- latinisme descriptif de bon goût et euphonique, comme dans Mesonauta egregius ou mirificus;
- racines grecques judicieuses, comme dans Cleithracara maronii (acara "trou-de-serrure");
- référence plaisante à la mythologie comme dans Satanoperca lilith, ce qui est bien adapté au nom de genre, et à son espèce type, S. daemon (dans la Genèse, Lilith était la première femme d'Adam, précipitée en enfer pour avoir refusé de coucher SOUS son homme et donc lui être inférieure, eh, si! les créationnistes feraient bien de revoir leur prêchi-prêcha de 37ème sous-sol);
- référence à l'histoire locale, puisqu'il n'y a pas que la culture occidentale qui compte, dans Tanhuantinsuyoa (un mot inca, mais difficile à dire, je vous l'accorde);
- référence au dialecte local comme dans Bujurquina (je crois que c'est du guarani comme pour Acara);
- et référence au lieu géographique comme dans Bujurquina tambopatae, originaire du Tambopata. A noter que ce n'est pas une règle absolue, mais en général, "i" ou "ae" est la marque du génitif (ou complément du nom), et est donc plutôt destiné aux dédicaces, et le suffixe marquant le lieu est "ensis" comme dans Aulonocara maylandi kandeensis (décrit par un sombre olibrius à qui je dirais bien deux mots).
En bref, à mon avis, Kullander rejoint vraiment l'esprit des naturalistes du 19ème siècle, dont la culture -scientifique et générale- était beaucoup plus éclectique qu'à notre époque de spécialisation outrancière.
(En me relisant, j'ai un petit doute sur les taxons que j'attribue à Kullander, comme lilith, mais l'esprit y est tout de même.)
A noter que les ressortissants des deux premières catégories (plus "négatives") sont des amateurs, et ceux des deux dernières sont des professionnels, mais ce n'est pas une règle. Büscher et Seegers sont des amateurs, ce qui ne les empêche pas de se rapprocher de la dernière catégorie.